Se garder de l’anorexie sociale

Cette fois, nous y sommes : baisse du pouvoir d’achat, baisse du nombre des emplois, croissance négative. La France, autrement dit, s’appauvrit. Est-ce vraiment quelque chose de nouveau ? Certainement pas. Simplement, personne ne voulait le reconnaître : ni les statisticiens, qui ne pouvaient pas admettre que leurs chiffres sur le pouvoir d’achat ne rendaient pas fidèlement compte de la réalité, ni les employeurs, risquant à tout moment d’être accusés de s’enrichir sur le dos des travailleurs, ni les syndicats, incapables de s’opposer à la remise en cause des avantages acquis, ni le Gouvernement, toujours prompt à faire état de résultats positifs ou, du moins, « encourageants ». En outre, il s’agissait d’une tendance intellectuellement inadmissible : la hausse régulière du pouvoir d’achat va de soi, comme il va de soi que les Chinois se contentent d’un bol de riz.

Naturellement, certains mettront en avant les énormes profits réalisés par les entreprises du CAC 40. Le seul problème, c’est que leurs énormes profits, les entreprises du CAC 40 les réalisent souvent hors de France plus qu’en France. Et que si les activités de certaines grandes entreprises industrielles étaient encore plus fortement basées hors de France (par exemple dans la zone Dollar ou dans les pays à faibles coûts de main d’œuvre), leurs profits seraient encore plus énormes. Ce qui signifie que ces entreprises n’ont plus de françaises que le nom et que leur prospérité illustre le fait que les affaires sont plus florissantes ailleurs que chez nous.

Naturellement aussi, les entreprises, pour restaurer leur rentabilité, vont chercher à tailler dans les coûts. Il était une fois, à Chicago, un grand hôtel qui perdait de l’argent. Les contrôleurs de gestion ont vite établi le diagnostic : c’est le spa qui coûte les yeux de la tête. Fermeture du spa - disparition des clients qui l’appréciaient, baisse de fréquentation, retour du déficit. Il a fallu de nouveau tailler dans les coûts. C’est le restaurant gastronomique qui coûte trop cher, ont dit les contrôleurs de gestion. Fermeture du restaurant gastronomique - disparition des gastronomes, baisse du taux d’occupation. Finalement, c’est l’hôtel tout entier qui a fini par fermer ses portes.

Autre histoire. Il était une fois une entreprise high tech qui voulait baisser ses coûts de 10% (beaucoup y songent, aujourd’hui). On serre les budgets, on restructure, on réduit la masse salariale. Mais les « survivants » ont le moral en berne. Ils ont peur pour leur avenir, ils sont écoeurés, bref, ils réduisent leur efficacité de 30% (facile, ce sont surtout des ingénieurs, personne ne s’en aperçoit). Il en résulte que l’efficacité globale aura diminué et que la rentabilité, au lieu de progresser, aura chuté. Il me semble que le cas d’Alcatel-Lucent n’est pas très éloigné de ce cas de figure.

Morale de l’histoire : 1) avant de songer à réduire les coûts, il convient de s’interroger sur ce qui conditionne l’efficacité globale de l’entreprise. Et 2) avant de prendre une décision financièrement justifiée sur le papier, il convient de s’interroger sur les éventuels dommages collatéraux qui en résulteront, au point de plomber gravement les résultats. La baisse des coûts est toujours justifiée, mais il convient de se garder de l’anémie et de l’anorexie sociale.

Hubert Landier





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