"Les syndicats, on les entend beaucoup, mais on ne les voit guère"

Ce propos d’un jeune technicien, recueilli lors d’une enquête de climat social, me paraît résumer toute l’affaire.

D’abord, « On ne les voit guère ». Parce que les militants sont peu nombreux. L’enquête de Dominique Andolfatto et de Dominique Labbé, deux spécialistes incontestés des réalités syndicales, laisse apparaître un taux de syndicalisation qui serait de 7,2% seulement. Les effectifs des grandes centrales syndicales seraient bien inférieurs à ce qu’elles proclament. Et la moyenne d’âge des adhérents ne cesserait de s’élever.

Dans beaucoup d’entreprises, il est tentant de parler d’un syndicalisme résiduel. Des délégués qui ont renoncé à faire vivre les structures du syndicat, qui se comportent comme des « électrons libres », loin des instances professionnelles ou interprofessionnelles qui les ont désignées. Et dont les prises de position expriment davantage le point de vue propre que celui de l’organisation dont pourtant ils se réclament.

Et cependant, « on les entend beaucoup ». On les entend beaucoup parce qu’ils disposent de droits en ce sens : désignation des candidats aux élections professionnelles, droits qu’ils exercent via le comité d’entreprise ou le CHSCT, capacité à négocier et à contracter au nom des salariés. Or, ces droits, ils l’exercent indépendamment de leur influence réelle parmi les salariés au nom desquels ils s’expriment. Et si l’on fait exception des élections professionnelles, ceux-ci en sont réduits à n’être que les témoins passifs de ce qu’il est convenu d’appeler le « dialogue social ». Un « dialogue » qui, de toutes façons,  se résume bien souvent à un mélange de formalisme pointilleux et d’imprécations rituelles.

Et encore, cette intervention des salariés demeure-t-elle  limitée : aux élections de CE et de DP, ils doivent se contenter de candidats présentés par des syndicats bénéficiant d’une présomption de représentativité ou qui ont dû batailler pour se faire reconnaître tels. Les candidatures ne sont pas libres : elles sont sous contrôle. Certains syndicalistes, installés dans ce qu’il faut bien désigner comme une rente de situation, s’en satisfont très bien. Quant aux salariés, ils peuvent, à bon droit, se sentir extérieur à un « dialogue » en lequel ils ne se reconnaissent pas et lors duquel ils ne peuvent pas intervenir.

Ce jeu peut très bien se poursuivre. Professionnels de la représentation syndicale, professionnels de la représentation patronale et professionnels de la représentation des pouvoirs publics, continueront leurs palinodies ; la presse continuera à en rendre compte ; la guéguerre, au sein des entreprises, se poursuivra sur le ton qu’on lui connaît. Tout ira comme par devant, sauf que ce « dialogue » sera de plus en plus artificiel par rapport à la réalité sociale des entreprises.

Sauf que certains, notamment dans les milieux patronaux, se demanderont de plus en plus s’il est bien raisonnable de maintenir tout cet arsenal de droits au bénéfice de gens qui, sauf exception, ne représentent plus guère qu’eux même et qui, de surcroît, n’ont pas grand chose de substantiel à dire. Bref, on pourrait simplifier tout cela - ce que redoutent plus que tout les syndicats –, ce qui mettrait fin à une perte de temps et d’argent. Faut-il préciser qu’il n’est pas certain que les salariés, dans leur majorité, trouveraient à y redire.

A moins que l’on se tourne vers l’autre scénario, qui consisterait à rapprocher les réalités syndicales des salariés et de donner enfin à ceux-ci la possibilité de choisir librement leurs représentants. Cela supposerait de mettre fin à la présomption irréfragable de représentativité dans l’entreprise, d’ouvrir les élections à tous les syndicats régulièrement constitués et de proportionner leurs droits à leur influence. Certains lèveront les bras au ciel : que deviendront les compères  auxquels ils étaient habitués ? N’assistera-t-on pas à une multiplication des syndicats extrémistes ?

Voilà, en deux mots, ce qui se jouera en juillet vis-à-vis de la proposition du gouvernement de changer la donne en matière de représentativité.



Hubert Landier
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