| Toyotomi Hideyoshi et le R.P. Cohelo |
| L’avenir du monde s’est décidé, un jour de 1587, entre Toyotomi Hideyoshi, qui vient de réaliser l’unité du Japon sous sa gouverne, et le R.P. Gaspar Cohelo, vice-provincial des Jésuites pour les Indes orientales, venu lui rendre visite en son grandiose château d’Osaka. Les missionnaires venus du Portugal à la suite de François-Xavier font de plus en plus d’adeptes au Kyushu et quelques uns des plus grands Daïmios se sont convertis à la religion nouvelle. Hideyoshi, vieillissant, est plutôt bienveillant à l’égard de celle-ci. Il est ouvert aux nouveautés et il sait bien que la bataille de Nagashimo, pour lui décisive, a naguère été gagnée grâce au feu roulant des 3000 mousquets dont ses troupes étaient équipées selon le modèle venu du Portugal en 1543. Mais ce que vient d’entendre Hideyoshi l’a rendu soucieux. Le maître du Japon a toujours accordé beaucoup d’importance à la qualité de son réseau d’informateurs. Or, le pilote du San Felipe, ce galion espagnol qui a fait naufrage sur la côte de Shikoku, soucieux de l’impressionner afin d’obtenir la restitution des 500 000 couronnes dont le navire était chargé, lui a expliqué quelque chose qu’il n’a pas oublié. D’abord viennent les prêtres, lui a dit le marin, mais c’est pour préparer la venue des soldats qui viendront d’ici peu établir la souveraineté du Roi très chrétien Philippe II. Quand le Père Cohelo franchit les enceintes du château d’Osaka, il ne sait pas que Hideyoshi va lui poser quelques questions gênantes : pourquoi les prêtres chrétiens brûlent-ils les temples bouddhistes et persécutent-ils les moines bouddhistes ? Pourquoi laissent-ils acheter des Japonais qui sont ensuite emmenés comme esclaves aux Philippines ? Il semblerait que les réponses du Père Cohélo n’aient pas été jugées satisfaisantes. Toujours est-il que les missionnaires portugais sont priés de déguerpir dans le mois qui suit. Ceux qui n’auront pas respecté cet édit seront exécutés, les églises sont rasées et la nouvelle religion mise hors la loi. Le successeur de Hideyoshi, Tokugawa Ieyasu, ira même plus loin : tout contact est prohibé avec les barbares de l’ouest, à l’exception d’un île minuscule, où les Hollandais sont étroitement surveillés. Cela durera un peu plus de deux siècles. Le Japon a échappé à la main mise occidentale. Ce sera le seul pays qui compte dans le monde à y être parvenu. Ensuite de quoi il se sera livré, depuis un siècle, à quelque chose d’extrêmement choquant pour nous autres Occidentaux. Alors que étions bien persuadés que nous représentions la Civilisation face aux ténèbres, fort de nos canonnières et des certitudes religieuses que nous prétendions imposer aux autres au nom de la vérité, voici que le peuple japonais a entrepris de nous démontrer que l’on pouvait réussir, économiquement et techniquement, aussi bien sinon mieux que nous, à partir d’une culture qui ne doit rien à la nôtre. Notre première réaction, dans les années soixante, a donc été celle du déni : les productions japonaises sont de la camelote fabriquée par des malheureux qui se contentent d’un bol de riz. Le problème, c’est qu’il a vite fallu nous persuader du contraire. Pire, le Japon a été rejoint, d’abord par Hong Kong, Singapour, Taïwan et la Corée, mais voilà maintenant que les quatre dragons ont été suivis par la Chine. Et nous voilà tenant maintenant sur la Chine les propos que nous tenions voici peu encore sur le Japon : les productions chinoises ne sont que de la camelote fabriquée par de pauvres hères qui doivent se contenter d’un bol de riz et qui ne jouissent absolument pas de nos merveilleux droits de l’homme. A moins que. Et cela, c’est grave. A moins que c’en soit fini de la prétendue supériorité du monde occidental, qui semblait pour nous aller de soi. Ce qui signifie que cette parenthèse de quatre siècles où cette supériorité s’était affirmée techniquement, et donc militairement, serait aujourd’hui fermée. Ce qui conduit à de très graves conséquences :
Cela donne sa véritable dimension à la crise actuelle. Crise conjoncturelle ? Je n’en suis pas si sûr. Il se peut, si nous en sortons, que rien ensuite ne soit plus comme avant. Autrement dit, il est probablement stupide d’attendre le retour de la croissance comme on attend le retour de la pluie. Il nous faut inventer un avenir qui ne sera pas la simple prolongation de cette rente de situation dont nous avons bénéficié au point qu’elle nous paraissait aller de soi. En envoyant élégamment promener le Père Cohélo, Hideyoshi ouvrait dans les prétentions occidentales une brèche qui conduisent aujourd’hui celles-ci à s’écrouler sous nos yeux. Hubert Landier |
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